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Bonjour Mr Mélenchon,
Bien que l'émergence du Front de Gauche et de vous même sur le plan politique me réjouisse d'une manière générale, je considère qu'il reste dans votre démarche quelques points noir, et je me sens obligé de vous parler de celui qui me semble le plus grave.
Vous parlez aux ouvriers et aux travailleurs en général, et c'est très bien. On peut même dire que ça faisait longtemps que quelqu'un ne leur avait pas parlé de manière aussi intelligente. Mais pour quelqu'un de gauche, il me semble que la solidarité la plus urgente doit être envers ceux qui souffrent le plus. Or il existe une population grandissante qui est dans une situation encore plus grave que les travailleurs, c'est ceux qui n'en ont pas, de travail.
Je pense savoir que vous considérez les chômeurs comme des travailleurs « potentiels », des travailleurs « provisoirement » privés de travail, et que vous pensez donc vous adresser à eux aussi quand vous parlez aux travailleurs. Mais après plusieurs décennies de chômage de masse, et une campagne générale et permanente de dénigrement spécifiquement dédiée aux chômeurs qui finit parfois par pénétrer les discours des travailleurs eux-même,les chômeurs attendent qu'on s'adresse à eux directement, ne serait-ce que pour réaffirmer que les travailleurs sont solidaires des chômeurs. Or dans ce pays, les seuls politiques qui parlent aux chômeurs sont à droite, pour les traiter de feignants et les fliquer. A gauche, on ne tient pas ce discours en général, mais on ne le remplace par aucun autre. On se contente de ne pas leur parler. Et malheureusement j'ai bien l'impression que le Front de Gauche n'y fait pas exception.
Des millions de personnes dans ce pays (les chômeurs officiels, indemnisés, mais aussi ceux qui sont exclus des chiffres) ne se sentent pas concernées quand on parle aux « travailleurs », quand on va dans une usine, ou quand on utilise l'argument que les travailleurs sont plus importants que les patrons et les actionnaires car ce sont eux qui produisent. Leur quotidien, c'est Pôle Emploi, c'est le travail au noir, c'est les restaux du coeur ou la rue parfois. Beaucoup d'entre eux n'ont jamais mis les pieds dans une usine ou il y a si longtemps qu'ils ne s'en souviennent plus. Et lorsqu'on leur dit que ceux qui comptent sont ceux qui produisent, ils se sentent visés autant que les patrons et les actionnaires, car ils ne produisent rien, et pour certains n'ont quasiment jamais rien produit car ils sont au chômage depuis toujours...
Je comprends une certaine cohérence dans votre pensée. Je suppose que puisque vous souhaitez éradiquer le chômage, la misère et l'exclusion, vous ne devez pas vous adresser spécifiquement à ceux qui bientôt grâce à vos mesures économiques et sociales rejoindront la masse des travailleurs. Peut-être, mais pour ça il faut que vous soyez élu, que votre programme soit intégralement appliqué et produise ses effets, et malgré mon enthousiasme pour votre candidature, permettez-moi de douter que tout cela ne survienne après-demain. Et en attendant, les chômeurs existent, ils sont nombreux, ils vivent difficilement, subissent le flicage et le dénigrement permanent, et personne, pas même vous, ne prend la peine de leur parler.
Un exemple parmi d'autres : il existe des organisations de chômeurs. Elles s'appellent AC !, APEIS, MNCP, CGT Chômeurs... La plupart (à part la dernière) ne sont pas affiliées à des centrales syndicales, car leurs revendications sont assez éloignées des préoccupations des syndicats (par exemple les conditions des convocations à Pôle Emploi ou la revendication d'un revenu inconditionnel d'existence indépendant du travail), mais aussi pour des raisons plus triviales. Rien n'interdit à un ouvrier viré de son emploi de rester adhérent de son syndicat, mais le chômeur sans spécialité qui prendrait n'importe quel petit boulot pour avoir quelques sous, à quel syndicat va-t-il adhérer, lui qui n'appartient à aucune branche de métier ? Or, tous les jours, des dizaines de décisions concernant les chômeurs au premier chef sont prises en permanence par les « partenaires sociaux », c'est à dire les patrons et les syndicat, et donc par à peu près tout le monde sauf les premiers concernés : les chômeurs. C'est le cas à l'UNEDIC, à Pôle Emploi, etc.. et encore récemment avec ce « sommet social » organisé par sarkozy et sensé traiter prioritairement de la lutte contre le chômage. Dans tous ces sommets, ces réunions, ces négociations, les associations de chômeurs demandent en vain à être invitées et entendues... Et aucun parti de gauche n'a jamais relayé ces revendications à ma connaissance.
J'attends donc avec impatiente vos visites dans les Pôle Emploi, dans les CAF, dans les foyers d'accueil de SDF, dans les squatts, dans les associations de chômeurs, ou même tout simplement votre premier discours s'adressant aux chômeurs. Peut-être ainsi aurez-vous plus de chances de faire se déplacer une grande masse d'abstentionnistes le jour de l'élection présidentielle, mais surtout vous créeriez un précédent en étant le premier homme politique de gauche à reconnaître que les chômeurs sont de véritables personnes à qui l'ont peut parler et pas seulement des erreurs provisoires dans la politique de l'emploi.
Je précise que je suis adhérent à AC ! Gironde ainsi qu'au Parti de Gauche (même si je n'y milite plus en ce moment par manque de temps et de courage), et que bien que musicien se voulant professionnel, selon l'Etat et ses statistiques, je ne suis qu'un chômeur de longue durée. |